Comment le modèle social français s'autodétruit
YANN ALGAN ET PIERRE
CAHUC.
La France est engagée dans un cercle vicieux dont les coûts
économiques et sociaux sont considérables. Depuis plus de vingt ans, des
enquêtes menées dans tous les pays développés révèlent qu'ici plus qu'ailleurs,
on se méfie de ses concitoyens, des pouvoirs publics et du marché. Cette
défiance allant de pair avec un incivisme plus fréquent...
Or la défiance et l'incivisme, loin d'être des traits culturels immuables, sont alimentés par le corporatisme et l'étatisme du modèle social français. En retour, le manque de confiance des Français entrave leurs capacités de coopération, ce qui conduit l'État à tout réglementer et à vider de son contenu le dialogue social.
En comparant les relations entre les performances économiques et les attitudes sociales dans une trentaine de pays du début des années 1950 à nos jours, Yann Algan et Pierre Cahuc montrent comment ce déficit de confiance réduit significativement l'emploi, la croissance et, surtout, l'aptitude des Français au bonheur.
Extrait du livre :
Le retournement historique des
attitudes sociales
Mais qu'en était-il des attitudes sociales des Français avant les années 1980 ? Avant guerre ? Au début du XXe siècle ? Les Scandinaves ont-ils toujours été plus civiques que les autres ? Civisme et confiance sont-ils des traits culturels immuables ? Et si tel n'est pas le cas, à quand remonte l'émiettement de nos attitudes sociales ?
Les attitudes sociales : un capital qui évolue dans le temps
Il est malheureusement difficile de répondre directement à ces questions, puisque nous ne disposons d'enquêtes d'opinion permettant de réaliser des comparaisons internationales que depuis le début des années 1980. Cependant, les enquêtes disponibles aux États-Unis depuis le début des années 1950, exploitées notamment par R. Putman dans Bowling Atone, montrent l'érosion de la confiance, du civisme et de l'implication des citoyens américains dans les mouvements associatifs depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. Le civisme et la confiance en autrui ne sont pas des données figées. Elles évoluent lentement au cours du temps.
La France est-elle confrontée à une évolution comparable à celle des États-Unis ? Malgré l'absence de données portant directement sur les opinions des Français avant les années 1980, il est possible de retracer l'évolution des attitudes sociales en France grâce à celles des descendants d'immigrés aux États-Unis originaires de différents pays. On peut notamment comparer les attitudes de descendants d'immigrés français avec celles d'immigrés originaires d'autres pays pour différentes vagues d'immigration. Si l'on trouve que les Français descendants d'immigrés arrivés au début du XXe siècle ont un niveau de confiance mutuelle plus élevé que les descendants d'immigrés provenant de pays différents à la même époque, c'est vraisemblablement parce que les Français arrivés au début du XXe siècle étaient plus confiants que ceux d'autres pays. Nous montrons que cette hypothèse peut être corroborée par l'observation d'une forte transmission intergénérationnelle des attitudes sociales.

